23 Sep

Et maintenant, qu'en dire ?

Publié par docteurgres

La question qui m'a été posée le plus souvent avant et pendant ce voyage est : pourquoi ? Pourquoi marcher si longtemps ? Pourquoi s'infliger une telle épreuve ? Il n y a pas de réponse évidente et toute faite bien entendu, tout comme il y a autant de raisons que de marcheurs. Pour ma part, je pourrais dire ceci :

J'ai vu des étendues de désert, de montagnes pelées, des étendues de cactus et de majestueux Joshua tree qui me donnaient un peu d'ombre et de fraîcheur. J'ai vu les paysages défiler au rythme du pas d'un homme.

J'ai foulé le sable et la poussière du sud, porté des litres d'eau dans des montagnes arides et connu le plaisir de trouver une source fraîche à laquelle m'abreuver. J'ai vu le soleil se coucher et se lever tous les soirs d'un endroit différent et d'une couleur toujours changeante. J'ai vu la lune éclairer mes pas la nuit et m'indiquer le bon chemin. J'ai vu les étoiles briller certaines nuits de belle étoile qui ne semblaient être là que pour moi.

J’ai vu un long chemin devant moi tel un fil ténu sur lequel un funambule danserait infiniment. Je l’ai vu s’étirer, se contracter, s’enrouler sur lui-même, onduler de haut en bas dans un perpétuel mouvement qui nous entraînait lui et moi vers le nord lointain.

J’ai senti le vent puissant souffler dans les montagnes du sud et rugir dans les vallées profondes. J’ai senti le froid de la pluie me transpercer et le soleil me réchauffer avec douceur. J’ai perdu de vue le chemin par instants sous la brume épaisse ou sous la neige immaculée. Mais je le savais toujours là sous mes pieds.

J’ai gravi mes premières hautes montagnes du désert sous la neige, la grêle et la pluie. J’ai vu la beauté de leurs sommets. J’ai traversé le désert de Mojave et ses grandes plaines arides balayées par les vents.

J’ai gravi les contreforts de la Sierra Nevada pour me hisser à hauteur des grands cols enneigés. Je me suis accroché à mon piolet, j’ai cramponné la neige pour qu’elle me laisse passer. Elle m’a donné le frisson du soleil qui se lève sur les montagnes, la joie enfantine d’avoir dompté le sommet et d’avoir vaincu certaines de mes peurs. J’ai vu des séquoias majestueux baliser ma route, des sapins dont l’odeur résineuse m’ennivrait. J’ai caressé leur écorce en passant.

J’ai vu des ours courir devant moi, des chevreuils sauter dans la pente, des marmottes se prélasser au soleil, des écureuils jouer dans les arbres. J’ai entendu le sifflement du serpent à sonnette et celui des pika et autres chipmunks. J’ai vu les aigles et les balbuzards voler majestueusement et pêcher dans les lacs. J’ai entendu hurler les coyotes la nuit, les cougars se battre, les piverts jouer leurs rythmes endiablés sur les branches. J’ai vu la beauté du plumage du geai bleu, le dandinement des perdrix et les fabuleuses couleurs des serpents du désert.

J’ai gravi des centaines de montagnes, traversé des mers de neige et des océans de forêts, longé des lacs, traversé des rivières et torrents rageurs. J’ai senti la piqûre froide de leurs eaux glacées et goûté la douceur du soleil me réchauffer.

J’ai goûté les baies des montagnes, les mûres, les framboises, les myrtilles et autres huckleberries dont le goût tantôt sucré tantôt acidulé me reste encore en mémoire.

J’ai suivi la course des chevaux sauvages dans les hautes plaines avec envie et j’ai senti le souffle de la liberté me caresser la peau.

J'ai vécu dans ma chair la souffrance du froid dans les montagnes du Washington pendant des jours, j'ai puisé dans mes réserves pour arriver au bout du chemin.

J’ai vécu le bonheur de la solitude mais j'ai aussi partagé tout cela avec mes compagnons de voyage. Nous avons surmonté ensembles le froid, la pluie, la neige. Et nous en sommes sortis tellement plus grands, à la hauteur de ce que nous avons souffert. Il y a eu des moments de doute, de découragement, d’épuisement parfois. Mais vaincre tout cela rend nécessairement ce chemin encore plus beau.

Je crois que c'est cela que je suis venu chercher ici, l'émerveillement à l'épreuve de la souffrance. La croyance d'un enfant qu'il est possible de faire des choses aussi grandes que traverser un continent à la force de ses pieds, et d'en ressentir un plaisir que tous les sens exacerbent.

À propos

Pacific Crest Trail 2019